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AOÛT / 2004 |
WILSONIEN OU STRAUSSIEN ?
L'Idéalisme dans l'après-Guerre froide
par Mohammed Ben Jelloun
(Extraits)
S’agit-il, lorsqu’on parle de l’idéalisme d’après-Guerre froide, d’un
retour du wilsonisme si familier depuis l’entre-deux-guerres? S’agit-il vraiment
de ce wilsonisme prématurément salué par Charles W. Kegley (Kegley, 1993) puis
re-salué par John Lewis Gaddis il y a à peine deux ans, celui-ci affichant alors
ce qu’il considérait des raisons contraignantes « pour compléter la tâche idéaliste
à laquelle Woodrow Wilson s’était attelé il y a plus de huit décennies »?
Personnellement, mes soupçons vont ici vers ce que le straussien Francis Fukuyama
annonçait à la veille de l’après-Guerre froide—la fin de l’histoire (moderniste!),
le « Dernier homme » (référence du titre de l’ouvrage), les croisades prévues contre
le monde « encore historique », et avant toute chose l’attitude fondamentalement
ironique de l’auteur en question? Le discours straussien à peine voilé de Fukuyama
était probablement une allocution d’ouverture.
/.../
Partant de l’actuelle situation irakienne, on peut se demander si une réflexion
supplémentaire, consacrée à l’influence wilsonienne sur l’idéalisme de politique
étrangère embrassé depuis la fin de la Guerre froide, est vraiment nécessaire
—personnellement, j’en doute fortement. Recherchant le grand tableau des objectifs
de la politique étrangère américaine, se tournant vers les maîtres en matière de
suspicion, j’ai trouvé dans le diagnostic de la modernité chez Nietzsche de quoi
rendre compréhensibles non seulement les mensonges sur les armes de destruction
massive et les traitements humains, mais aussi de quoi rendre compréhensible
l’ensemble du discours de la nécessité d’envahir l’Irak. Le diagnostic nietzschéen
rendait également compréhensibles les résultats de recherche sur les straussiens et
les néo-conservateurs, tant controversés, du professeur Shadia B. Drury. Il
expliquait toute la rhétorique idéaliste du discours de politique étrangère de
l’après-Guerre froide.
L’appréciation des réponses données exige, cependant, qu’une connexion soit faite
entre le discours américain de politique étrangère d’après-Guerre froide et la
postmodernité en tant que telle, une connexion contrastant ainsi avec la
modernité des discours et de la Guerre froide et l’avant-Guerre froide. Cela exige,
deuxièmement, que le discours américain de politique étrangère de l’après-Guerre
froide soit considéré comme exprimant l’ironisme nihiliste de ladite
postmodernité; c’est-à-dire que les discours de la Guerre froide et l’avant-Guerre
froide soient à leur tour considérés comme deux expressions héroïco-métaphysiques
de la modernité.
Également, troisièmement, les implications des suppositions plus haut doivent être
admises; le fait notamment qu’un renversement dramatique dans la traditionnelle
rhétorique idéaliste/réaliste de politique étrangère a dû avoir lieu et que des
écoles de pensée idéaliste et réaliste qualitativement différentes ont dû triompher
à l’heure qu’il est. Cela veut dire que, alors que le réalisme de la Guerre froide
consistait simplement à corriger le wilsonisme de l’avant-Guerre froide ou plus
exactement à en supplémenter l’héroïsme métaphysique, le réalisme
ironico-nihiliste de l’après-Guerre froide lui plutôt simule et se dissimule
derrière l’idéalisme wilsonien—autrefois la politique de puissance était au service
du moralisme, désormais l’idéalisme est mis au service du réalisme.
/.../
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ABRÉGÉ: L’idéalisme crédule ou autotrompeur est improbable dans un monde postmoderne:
le dit « wilsonisme » d’après-Guerre froide est ironisme nihiliste et imposture straussienne.
Le wilsonisme « musclé » émergent dans le sillage de la guerre du Golfe et le kissingérisme
disparaissant par la même occasion signifiaient non seulement le triomphe d’écoles de pensée
idéaliste et réaliste qualitativement différentes, mais aussi le fait qu’un renversement
dramatique a bien eu lieu dans la rhétorique idéaliste/réaliste et le discours traditionnel
de politique étrangère. Cela veut dire que, là où le réalisme de la Guerre froide ne
faisait que supplémenter l’héroïsme métaphysique du wilsonisme de l’avant-Guerre froide,
dans l’après-Guerre froide la politique de puissance, ironique et nihiliste cette fois-ci,
plutôt simule et se dissimule dans le moralisme wilsonien—désormais l’idéalisme est
mis au service du réalisme. D’où (A) l’abandon dès l’Administration Clinton de la doctrine
wilsonienne classique et la rechute dans une politique étrangère de type néo-conservateur;
(B) le persistant « consensus » démocratico-républicain depuis la mi-années 1990 en politique
étrangère et la fidélité toute-épreuve à la trajectoire tracée par Wolfowitz et ses collaborateurs
depuis 1992; (C) le style publique manipulateur semblable des interventions au Kosovo et en Irak.
Les « wilsonismes » bushien et clintonien sont des modes rhétoriques, des coups dans le jeu
discursif straussien.
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